Les saisons
Les saisons n'étaient plus que des musées, que nous visitions au gré de nos humeurs maussades d'animaux prisonniers de leurs propres cités de verre, d'acier et de béton. Nous avions érigé par nos propres moyens ces cages dorées hors desquelles il n'y avait point de salut: l'air et les cours d'eau charriaient d'innombrables poisons, dont ces micro-plastiques qui finissaient par nous étouffer de l'intérieur, et les métaux lourds cancérigènes qui irradiaient nos cellules.
Seules les machines qui purifiaient l'air, filtraient l'eau et régulaient la température nous permettaient d'avoir encore une vie digne de ce nom, loin des destructions que nous avions imposées à cette planète désormais moribonde. Notre rapport au monde était dorénavant médiatisé par la machinerie salvatrice, la même qui avait ruiné notre demeure au sein du cosmos. Sans elle, nous n'en aurions pas eu besoin; mais peut-être aussi serions-nous demeurés accrochés aux branches de notre savane originelle, et que d'autres primates se seraient chargés de tout détruire à notre place.
Pendant de nombreuses décennies, nos savants avaient pourtant sonné l'alarme: il fallait changer notre mode de vie, sans quoi nous courrions à notre perte. Nous étions évidemment bien trop puérils et occupés à nous enrichir sur le dos des autres pour écouter un message aussi ennuyeux. D'ailleurs, les changements climatiques qu'on nous prédisait à l'aide de calculs assommants n'étaient-ils pas d'une certaine manière immatériels, éloignés de notre quotidien, dans un avenir qui avait toujours été incertain au fil de l'Histoire? Nous aurions toujours, pensions-nous naïvement, le temps de rectifier le tir. Demain, peut-être, lorsque les problèmes seraient impossibles à ignorer, demain, nous agirions. Ou encore, pourquoi ne pas déléguer cette tâche ingrate à nos enfants? Paresseux et mous, voilà enfin un défi qui forgerait leur caractère!
Et puis, quoi encore? Personne n'avait demandé à naître. Pourquoi aurions-nous été la génération responsable de l'avenir de l'espèce tout entière? Tant qu'il restait du bon temps, aussi bien en profiter. Carpe diem! Ce serait injuste de s'atteler à réparer les dégâts et nettoyer le gâchis de nos ancêtres. La vie est trop courte; profitons-en, buvons ce câlice empoisonné jusqu'à